CHAPITRE TRENTE-QUATRE

« Contact ! lança Isaiah Pettigrew. Contacts multiples, cap zéro-un-cinq, deux-huit-huit, distance trois-virgule-huit-neuf minutes-lumière, vitesse d’approche six-zéro-neuf-un-six kilomètres par seconde, accélérant à quatre-huit-sept-virgule-trois gravités !

— Bien reçu, dit Abigail Hearns, calme. Nombre de contacts ?

— Incertain pour le moment, madame », répondit Pettigrew. Ses yeux ne quittaient pas les barres latérales de son écran tandis que le centre d’information de combat du Tristan et lui-même traitaient les contacts, cherchant à en tirer plus d’informations ; sa voix était tout aussi calme, tout aussi professionnelle – et tout aussi dépourvue de « milady » excessifs – que celle d’Abigail.

« On dirait qu’ils viennent d’arriver assez près des plateformes bêta pour que leurs signatures d’impulsion percent leur furtivité. Dois-je passer les plateformes en actif, madame ? »

La jeune femme réfléchit un instant puis hocha la tête.

« Passez les bêta en actif, dit-elle, mais gardez les autres en passif.

— À vos ordres, madame. Passage en actif sur les bêta seulement. »

Comme Pettigrew tapait des commandes sur sa console, les signaux de données de son écran se modifièrent.

« Le CO voit trois signatures de l’ordre de contre-torpilleurs et trois de l’ordre de croiseurs lourds ou de croiseurs de combat », rapporta le technicien, tandis que la ligne bêta des plateformes de reconnaissance Cavalier fantôme lui faisait son rapport à vitesse supraluminique. Cibles désignées sous le nom de Alpha Un à Alpha Six.

« Compris. » Abigail se tourna vers l’enseigne Gladys Molyneux. « Des identifications ?

— Négatif, madame, répondit l’intéressée. Le CO continue de… Attendez un instant. » Le jeune officier tactique fixa ses écrans puis leva la tête. « Le CO obtient une identification de classe sujette à caution sur les plus gros. Alpha Un serait un croiseur de combat de classe Infatigable, Alpha Deux et Trois des croiseurs lourds de classe Mikasa. Pour le moment, pas d’identification positive des contacts de l’ordre de contre-torpilleurs.

— Bien reçu. »

Abigail observa son propre écran, réfléchissant vite et fort. La simulation avait été chargée dans les ordinateurs du Tristan avant le départ de Manticore. Des tas d’autres, similaires, étaient rangées au même endroit, et la jeune femme ne savait pas plus que ses subordonnés ce que les machines s’apprêtaient à leur envoyer. L’expérience n’aurait guère été enrichissante si elle avait su d’avance ce qu’il lui faudrait faire, après tout. Le lieutenant Nicasio Xamar, l’officier tactique subalterne du Tristan, en revanche, savait exactement ce que contenait cette simulation-là, puisqu’il lui avait appartenu d’en modifier légèrement les paramètres, tout comme Abigail le faisait pour lui lorsque c’était à son tour de s’entraîner. Par bonheur, Xamar ne semblait pas vexé qu’une fille avec sept mois de moins que lui d’ancienneté en grade lui eût été donnée comme supérieure. En revanche, il n’aurait pas été humain s’il n’avait profité de la simulation pour voir ce qu’elle avait dans le ventre.

Bon, songea-t-elle. On a ces six-là qui nous arrivent dessus par tribord, très bas, et qui se dirigent presque droit vers le convoi. Ça signifie qu’ils savent où on est depuis assez longtemps pour tracer un vecteur d’interception – et de qualité respectable. Donc ils nous tiennent à l’œil, sans doute avec leurs propres plateformes passives, depuis un bon moment. Il est peu probable qu’elles soient assez sensibles pour repérer nos Cavaliers fantômes, surtout dans ces conditions-là, mais je ne connais pas assez bien la technologie solarienne pour en être sûre. Peut-être savent-ils exactement où nous avons déployé nos coquilles de reconnaissance et, si c’est le cas, ils doivent être tout à fait sûrs que nous réussirons à les repérer assez vite. Leur furtivité est assez bonne pour qu’ils s’approchent aussi près de nous sans qu’on les voie mais, même si on ne les avait pas chopés avec les passifs déployés, on commencerait à les repérer à l’aide de ceux du bord dès qu’ils arriveraient en dessous d’une minute-lumière et demie. Donc, en supposant qu’ils aient des cerveaux qui fonctionnent, ils se disent qu’on va fatalement les remarquer durant les douze prochaines minutes… à moins qu’ils ne baissent énormément leur accélération.

Elle éprouva la tentation de prendre des décisions mais la repoussa. Même en conservant sa vitesse et son accélération actuelles, il faudrait onze minutes et demie à un ennemi équipé de missiles à propulsion simple pour arriver à portée d’attaque en propulsion, et il ne tirerait pas avant. Certes, il s’attaquait à un convoi marchand, donc les manœuvres d’esquive de dernière minute seraient au mieux pataudes, mais même un cargo avait une très bonne chance d’éviter un missile balistique. Le vaisseau ne pourrait sortir de la portée des têtes laser (à moins que le vol du projectile n’inclue une composante balistique terriblement longue) mais il pourrait manœuvrer pour interposer ses bandes gravitiques entre ces têtes et sa coque, ce qui serait tout aussi efficace. Abigail pouvait donc prendre encore le temps de réfléchir.

Mais pas énormément, songea-t-elle avec gravité.

Le problème était qu’elle ignorait si cette simulation avait été programmée pour une opposition intelligente et rusée ou bien négligente. Dans le second cas, la force repérée par Pettigrew et le CO serait l’unique menace, et son commandant pouvait sans doute être excusé de la croire sacrément grave : un croiseur de combat et deux croiseurs lourds possédaient une puissance de feu considérable, et l’escorte du convoi n’était formée que de cinq contre-torpilleurs. En conséquence, une attaque de front, au mépris de toute subtilité, afin d’arriver aussi vite que possible à portée décisive, avait de bonnes chances de fonctionner. Si les méchants ne savaient pas que les contre-torpilleurs défenseurs étaient tous des Roland aux soutes chargées de Mark 16 à double propulsion, ils ignoraient aussi que la portée en propulsion de ces missiles était trois fois supérieure à celle des leurs – ce qui, en supposant que la géométrie demeure inchangée, permettrait au Tristan et à ses compagnons d’ouvrir le feu à plus de cinquante et un millions de kilomètres. S’ils ne le savaient pas, donc, ils s’attendaient à disposer d’une supériorité massive en matière de puissance de feu lorsqu’ils atteindraient leur propre portée efficace.

Mais, supériorité ou pas, ils vont quand même souffrir au moins un peu et, s’ils s’étaient contentés de réduire la puissance de leurs impulseurs – ou même d’arriver en balistique –, ils n’auraient pas déjà percé leurs champs furtifs. Ils n’avaient pas besoin de nous faire savoir qu’ils arrivaient. En tout cas pas si tôt. Pas en hyperespace. Alors, pourquoi…

Ses yeux s’étrécirent au moment où elle comprit que celui qui avait conçu cette simulation – ou qui l’avait modifiée, se dit-elle en se rappelant Xamar – avait supposé un ennemi extrêmement intelligent et rusé.

Les distances de détection en hyperespace étaient bien plus faibles que dans l’espace normal, en raison de la forte densité de particules et des degrés de radiation qu’on y trouvait. Les attaquants avaient surpris le convoi entre des ondes gravitationnelles, où les noyaux des impulseurs produisaient des bandes gravitiques standard plutôt que les voiles Warshawski nécessaires pour traverser le volume tendu et potentiellement redoutable d’une onde. Et où les missiles à impulsion pouvaient être utilisés. Toutefois, cette difficulté de détection, ajoutée au fait que les assaillants savaient visiblement où attendre le convoi et – surtout – au vecteur d’interception qu’ils étaient parvenus à générer, en apprenait beaucoup à Abigail. En particulier qu’ils savaient exactement où elle-même et tous les vaisseaux de son convoi se trouvaient et qu’ils n’avaient aucun besoin d’approcher aussi près en propulsion.

Le convoi consistait en vaisseaux marchands à l’accélération maximale inférieure de moitié à celle de l’ennemi. À ce stade, un gros troupeau maladroit comme celui-là ne pourrait en aucun cas s’échapper. Les agresseurs auraient donc pu couper depuis beau temps leur propulsion et arriver en balistique, sans se trahir par la signature de leurs bandes gravitiques. Ce qui leur aurait sans doute permis d’arriver dans leur propre enveloppe de missiles en propulsion avant même d’être repérés. Contre un adversaire dépourvu de plateformes Cavalier fantôme – et sans celles qu’on a déployées même en hyper, s’autorisa-t-elle à penser avec une certaine complaisance –, ils auraient même pu arriver à portée d’énergie avant que quiconque les voie.

Alors pourquoi ne l’avaient-ils pas fait ?

Parce qu’on veut que je me concentre sur ces gars-là. Ils se sont montrés exprès, alors qu’ils n’y étaient pas obligés. Donc, à un moment quelconque, dans les cinq ou six prochaines minutes…

« Balayage prioritaire des capteurs actifs et passifs, ordonna-t-elle sèchement. Je veux que les plateformes alpha et bêta du Galahad et du Lancelot balayent derrière nous. Que le Roland en fasse autant droit devant le convoi. Ulvanhoé doit continuer de garder les contacts connus sur ses plateformes. Et je veux que les nôtres balayent ce volume-ci, juste là ! »

À l’aide d’un pointeur, elle dessina sur le répétiteur principal un arc de cercle diamétralement opposé aux contacts connus par rapport au convoi.

On accusa vite réception des ordres. Il restait quelques angles à arrondir dans l’équipe tactique du Tristan, seulement arrivée à la deuxième place dans la compétition du « meilleur tireur » de l’escadre – mais vraiment très proche de la première, laquelle lui avait échappé parce que le HMS Gauvain était parvenu (d’une manière ou d’une autre) à se tortiller pour bloquer de ses bandes gravitiques ce qui aurait dû être un coup mortel porté par les batteries de flanc du Tristan. Ce coup du sort n’était en aucun cas la faute du département tactique et tout le monde le savait. D’ailleurs, les subordonnés d’Abigail semblaient tirer un orgueil pervers de s’être fait voler ce qu’ils considéraient comme une victoire leur revenant de droit par le démon Murphy. L’exercice avait resserré leur cohésion en tant que groupe et, depuis, ils s’étaient vraiment mis au travail, si bien que les angles n’étaient nullement aussi aigus que précédemment.

« Nouveaux contacts ! annonça soudain Pettigrew. J’ai trois contacts de l’ordre de croiseurs de combat sur les plateformes alpha ! Cap un-neuf-six, deux-cinq-trois, distance un-virgule-huit-deux minutes-lumière, vitesse d’approche cinq-neuf-trois-trois-zéro kilomètres par seconde. Le CO les désigne en tant que Bêta Un à Bêta Trois. Aucune, je répète, aucune signature d’impulseurs ! »

Mais on est malin comme tout ! songea Abigail, si concentrée sur les trois nouvelles icônes écarlates venant d’apparaître sur le répétiteur qu’elle ne remarqua même pas les regards que lui jetèrent un ou deux occupants du simulateur lorsqu’ils repérèrent l’ennemi très exactement là où le lieutenant Hearns s’attendait à le repérer. Les six que nous connaissions déjà étaient censés continuer de nous monopoliser le regard, tandis que ces trois-là nous fonçaient dessus depuis la direction opposée pour nous prendre en tenaille. Si nous voyons les premiers et que nous les fuyons, nous nous jetons dans les bras des autres. Et si nous ne les fuyons pas, si nous nous concentrons sur eux, les autres se rapprochent et nous poignardent dans le dos à peu près au moment où leurs copains arrivent à portée.

« Désignez les nouveaux contacts sous le terme de groupe Bêta, s’entendit-elle dire. Préparez-vous à lâcher les capsules selon le plan d’attaque Papa-Trois et réglées pour quarante-six mille gravités. On va les diriger toutes sur les cibles Bêta et s’occuper des Alpha avec les tubes internes !

— À vos ordres, madame ! Préparons capsules pour Papa-Trois sur les cibles Bêta ; réglage propulsion quatre-six mille gravités. »

Abigail brûlait de taper elle-même les commandes de feu. S’il s’était agi d’une véritable situation de combat et non d’une simulation, c’était exactement ce qu’elle aurait fait. Mais le but n’était pas ici de lui faire accomplir des gestes dont elle savait pouvoir s’acquitter au besoin mais d’entraîner les membres de son équipe à s’en acquitter… et elle à se fier à eux en la matière.

« Cibles Bêta attribuées, madame, rapporta le lieutenant Molyneux à peine vingt secondes plus tard. Propulsion de missiles réglée pour accélération de quatre-six mille gravités.

— Toutes les unités rapportent séparation des capsules et démarrage de fusion à bord, annonça presque au même instant la TM i/c Kaneshiro.

— Acquisition des cibles ! rapporta Molyneux tandis que les ordinateurs des capsules lance-missiles extraplates qui venaient de se séparer des contre-torpilleurs et de dégager leurs bandes gravitiques en branchaient les réacteurs intégrés afin de s’aligner sur leurs cibles attribuées.

— Feu !

— À vos ordres, feu ! »

Les contre-torpilleurs ne transportaient pas le chargement extérieur maximum de capsules. Ils ne l’auraient pu sans bloquer les capteurs du bord et la ligne de mire de leurs grappes laser défensives. Chacun d’eux cinq, toutefois, disposait de quinze capsules reliées à la coque par leurs faisceaux tracteurs intégrés, et chacune de ces capsules contenait dix MPM Mark 23.

Sept cent cinquante missiles quittèrent le convoi, filant tout droit vers trois cibles seulement. Trois cibles qui avaient continué de se rapprocher à près de soixante mille kilomètres par seconde pendant trente-deux secondes depuis leur détection… et dont les bandes gravitiques commençaient tout juste à se dresser au moment du lancer. Il fallut aux projectiles deux cent soixante et une secondes pour atteindre les croiseurs de combat, à chacun desquels deux cent cinquante d’entre eux s’attaquèrent.

Les vaisseaux solariens avaient envisagé la possibilité d’être détectés durant leur approche. Leurs équipes de défense étaient de toute évidence plus que prêtes, car les antimissiles partirent presque instantanément, et ils en tirèrent beaucoup. Abigail avait cependant prévu que des gens assez malins pour monter une opération de ce genre et l’exécuter ne resteraient pas les bras croisés. Voilà pourquoi elle avait employé toutes ses capsules. L’attaque allait sans aucun doute se révéler démesurée mais elle ne voulait aucune menace dans son dos pendant qu’elle s’occuperait des bandits Alpha, plus nombreux quoique individuellement plus faibles. Cela impliquait de mettre les Bêta hors d’état de nuire le plus vite – et le plus complètement – possible.

Les antimissiles du camp adverse se révélèrent plus efficaces qu’elle ne s’y attendait, et elle se demanda si ArmNav avait fixé cette efficacité au vu du matériel solarien qu’on avait pu examiner après la bataille de Monica. Ils étaient certes plus performants que ne l’avait été le tir antimissile monicain ! Cette fois, cependant, un équipage solarien était censé servir les tubes antimissile, ce qui pouvait aussi expliquer pourquoi ArmNav en avait augmenté la probabilité de réussite.

Les yeux plissés, Abigail regarda les antimissiles détruire presque trois cents de ses projectiles. Des défenses manticoriennes auraient fait beaucoup mieux mais elles étaient conçues pour répondre au volume de feu que pouvaient générer des capsules lance-missiles, alors que ce n’était pas le cas des défenses solariennes.

Malgré un bon taux de réussite, plus de quatre cent cinquante missiles manticoriens pénétrèrent donc dans la zone défensive intérieure, et les grappes laser les prirent désespérément pour cibles. Ils arrivaient toutefois à une vitesse effective de soixante pour cent de celle de la lumière, ce qui ne laissait pas beaucoup de temps pour leur tirer dessus ; comble de malchance, ils étaient aussi généreusement parsemés de projectiles de guerre électronique conçus pour pénétrer les défenses rapprochées. Les Fracas se mirent en action, perçant des trous dans la défense solarienne par de massifs pics d’interférences, tandis que les Dents de dragon généraient des centaines de fausses images pour désorienter les capteurs ayant réussi à voir au-delà des premiers brouilleurs.

Abigail ne sut pas avec exactitude combien de ses missiles survécurent assez longtemps pour détoner mais ce fut suffisant.

Bêta Un disparut purement et simplement. Bêta Deux frémit, ses bandes gravitiques tout juste hissées et stabilisées fluctuant follement tandis que des lasers à rayons X frappaient – et traversaient – ses barrières latérales et son blindage. Puis sa salle d’impulsion de proue cessa de fonctionner et il se détourna, crachant de l’atmosphère et de la vapeur d’eau, preuve évidente de la pénétration massive de sa coque interne. Ses émissions de capteurs actifs disparurent presque complètement, preuve tout aussi évidente que ses défenses antimissile et son contrôle de feu avaient été changés en ferraille.

Bêta Trois ne sembla pas avoir autant souffert que Bêta Deux. Pas au début. Ensuite, toutefois, dix secondes après Bêta Un, il se fendit soudain en deux. Il n’y eut pas d’explosion spectaculaire, pas de pic insensé dans ses bandes gravitiques pour l’expliquer. Il se brisa… voilà tout.

Ce n’était qu’une simulation mais Abigail sentit tout de même un frisson glacé souffler de haut en bas sur sa colonne vertébrale tandis qu’elle tentait d’imaginer les avaries ayant produit un tel résultat. Puis elle se secoua : les bandits alpha étaient toujours là ; ils n’avaient sans doute pas – encore – idée du sort des Bêta, puisque toutes leurs plateformes de reconnaissance étaient limitées à des transmissions luminiques, mais ils n’allaient pas tarder à l’apprendre.

Cinq minutes s’étaient écoulées depuis que la jeune femme avait donné l’ordre de tirer. Seulement cinq minutes, durant lesquelles deux croiseurs de combat avaient été détruits et un troisième changé en épave. Et durant lesquelles le groupe Alpha était aussi arrivé à 51 474 268 kilomètres, soit 21 000 kilomètres à l’intérieur de l’enveloppe d’un missile Mark 16 à double propulsion contre une cible se rapprochant à 61 000 kilomètres par seconde. Il faudrait encore neuf minutes aux bandits pour arriver eux-mêmes à portée du convoi, toutefois, et les nouveaux lasers Mod. G des Mark 16 allaient considérablement leur compliquer la tâche, songea Abigail avec un sourire digne d’un requin.

« Plan de feu Tango-Sept », dit-elle.

« Alors, est-ce qu’il vous plaît vraiment, Naomi ? »

Aivars Terekhov eut un sourire malicieux devant le coup d’œil aigu que lui lança le capitaine Naomi Kaplan. Le Tristan, le croiseur lourd qui servait de vaisseau amiral au commodore et tous leurs compagnons d’escadre filaient dans l’hyperespace, propulsés par leurs impulseurs entre les ondes gravitationnelles. Le commodore avait invité sa subordonnée à bord du Quentin Saint-James pour un dîner privé. Joanna Agnelli avait préparé comme à son habitude un superbe dîner et servi en digestif un vieux porto sortant du vignoble O’Daley, une exploitation de Gryphon fondée par l’arrière-arrière-etc. grand-père de Sinead O’Daley Terekhov il y avait plus de trois cents ans T. Kaplan ne comprenait pas pourquoi il était nécessaire de l’étiqueter porto de Gryphon mais supposait que cela n’était pas sans rapport avec la férocité dont faisaient preuve les maniaques du vin pour préserver la classification de leur breuvage favori. Dans le cas présent, elle devait toutefois admettre que le parfum riche et fruité (ou quel que fût l’adjectif idoine) du porto accompagnait merveilleusement les dés de fromage laissés par Agnelli sur la table entre les convives.

C’était la première fois que les deux officiers se retrouvaient en tête à tête dans une ambiance détendue depuis le retour de Terekhov en Manticore et son départ immédiat pour le Quadrant de Talbot. Pour l’heure, quoique commodore de fraîche date, il commandait pas moins de seize vaisseaux – les huit croiseurs de son escadre et les huit contre-torpilleurs de celle du commodore Chatterjee. Puisque aucun n’avait plus de quatre mois et que tous étaient équipés de missiles Mark 16 à double propulsion, on pouvait dire sans craindre de se tromper qu’ils formaient le plus beau commandement confié à un commodore de la Flotte royale manticorienne.

Ce qui, songea Kaplan, en disait long sur la considération qu’avait la Flotte royale pour Aivars Terekhov.

Elle se rappelait le commandant réservé, distant, qui avait rejoint sans guère de préavis l’équipage du HMS Hexapuma. Il restait beaucoup de cet homme-là dans celui qui lui faisait face mais, à présent, l’humour et la chaleur que dissimulaient ses yeux bleus glaciaux étaient bien plus évidents. Et ce dîner, se rappela-t-elle, était purement amical. Elle était l’invitée de son ex-commandant de bord, non de son actuel commandant d’escadre, ce qui leur donnait une certaine liberté quant aux sujets qu’ils pouvaient aborder.

« Dois-je comprendre que le « il » en question se rapporte au Tristan, monsieur ? demanda-t-elle sur un ton formel en réponse à la question.

— Oui, tout à fait, acquiesça Terekhov. Je sais qu’un contre-torpilleur, quel qu’il soit, ne peut être considéré que comme un recul par rapport à un croiseur lourd, et je ne suggère certes pas qu’une dose de déception, lorsqu’on reçoit un commandement aussi médiocre, ne serait pas compréhensible. Toutefois, à l’échelle des contre-torpilleurs, il n’a pas l’air si mal. Bien sûr, j’ai appris par le commodore Chatterjee qu’il n’est arrivé que deuxième dans la compétition tactique, mais je suis sûr que, si un officier de votre calibre y travaille vraiment, en s’appliquant, la plupart de ces petits problèmes agaçants disparaîtront très vite. »

Il la considérait avec une telle innocence qu’elle ressentit la forte tentation, malgré leur différence de grade, de lui assener un grand coup de pied dans la rotule. Au lieu de quoi, elle s’adossa, son verre de vin entre les mains, et plissa les lèvres, pensive.

« Je suis profondément touchée par vos inquiétudes à mon endroit, monsieur, dit-elle. Et je dois bien admettre que quitter le Chaton a été un déchirement – encore que, pour être franche, je n’en garde pas vraiment le souvenir. Sans doute parce que j’étais inconsciente à ce moment-là. Cependant, quand on m’a proposé le Tristan, j’ai reconnu un défi que mon expérience dans la rectification des erreurs d’officiers plus gradés que moi pourrait me permettre de relever. Je pense que nous avons fait des progrès considérables, encore qu’il nous reste du chemin à parcourir avant d’atteindre le niveau de compétence que j’aimerais afficher. Toutefois, je suis sûre que nous y arriverons. Je sais exactement ce qu’on ne doit pas faire quand on assemble l’équipage d’un nouveau vaisseau, après tout. »

Elle lui lança un doux sourire et il éclata de rire.

« Touché ! » Il leva son verre à sa santé et but une gorgée. Lorsqu’il le reposa, son expression était devenue plus sérieuse.

« Sans rire, reprit-il, est-ce que c’est aussi agréable que vous vous y attendiez ?

— D’une certaine manière, oui, répondit-elle sur le même ton. D’une autre, toute plaisanterie mise à part, il a été encore plus difficile que je ne le pensais d’arrondir tous les angles. Je sais que nous partons avec un équipage de bleus, mais je ne crois pas que j’oserais admettre à quel point certains de ces messieurs dames étaient novices. Et même si l’équipage n’est pas si nombreux que ça, c’est un sacré premier commandement hypercapable, monsieur ! » Elle secoua la tête. « J’espère ne pas le bousiller.

— Si l’Amirauté craignait que ça arrive, on ne vous l’aurait pas confié, remarqua Terekhov. Et, moi qui ai pu vous observer en situation, je ne le pense pas non plus. On ne peut jamais savoir ce qui va se présenter pour nous arracher le fond de culotte – notre dernier déploiement en est la preuve – mais, sauf catastrophe terrible manufacturée par quelqu’un d’autre, je ne pense pas que vous tachiez votre cahier, capitaine.

— Merci, dit-elle doucement.

— Inutile de me remercier de dire la vérité, fît-il, ironique. Et si vous voulez évoquer la peur de merder, n’oubliez pas non plus à qui on a décidé de confier une escadre toute neuve ! » Ce fut à son tour de secouer la tête. « S’emparer d’une escadre que nul n’a jamais décidé de vous confier est une chose. Je me rends compte que craindre de décevoir ceux qui ont voulu qu’on l’ait en est une autre. Et, pour être franc, si je vous taquinais à propos du Tristan, c’est parce que je mesure à quel point me manque le béret blanc.

— Je comprends ça, dit Kaplan sur un ton réfléchi. Je ne l’ai que depuis quelques semaines et je soupçonne déjà qu’il sera douloureux de le donner à quelqu’un d’autre. On n’a jamais un autre premier commandement, n’est-ce pas ?

— Non. Et, malheureusement, Naomi, un jour, il y en a un dernier. Profitez-en tant que vous le pouvez.

— Oh, j’en ai l’intention, répondit-elle avec un humour renouvelé. Même si nous avons encore un ou deux pépins ici et là, je crois qu’Alvin Tallman et moi les tenons par le bon bout. En plus, il a été très amusant de regarder Abigail en régler un.

— Abigail ? répéta Terekhov.

— Son inquiétude de voir certains officiers estimer qu’elle occupe un poste immérité n’était pas tout à fait sans fondement, répondit sa compagne avec un gloussement. Il semble que le lieutenant O’Reilly, mon officier de com, ait peu apprécié qu’elle soit nommée officier tactique du Tristan.

— Vraiment ? » Terekhov s’adossa et croisa les jambes.

« Vraiment. O’Reilly a pris soin que cela ne parvienne pas à mes oreilles, bien sûr, mais j’ai découvert que vous aviez raison de dire combien l’intendant d’un commandant lui est utile pour savoir ce qui se murmure à bord. Clorinda n’est pas avec moi depuis aussi longtemps que le chef Agnelli avec vous, mais il est remarquable comme peu des propos qui se tiennent à bord ne lui viennent pas aux oreilles. Et, bien sûr, des siennes aux miennes. J’ai donc été mise au courant quand O’Reilly a entrepris de déclarer à qui voulait l’entendre qu’Abigail manquait peut-être de qualifications pour son nouveau poste.

— À la lueur qui brille dans vos yeux, je suppose que ni vous ni le capitaine Tallman n’avez jugé nécessaire d’intervenir.

— Vous supposez bien. En fait, il a été très instructif d’apprendre quels autres membres de la salle de garde lui ont cloué le bec. Mon chef mécanicien a d’ailleurs été d’une étonnante efficacité. Mais ce qui a vraiment fait de l’effet, c’est Abigail elle-même. Elle et son équipe tactique, bien sûr.

— Comment ?

— Elle l’a fait en étant elle-même, répondit simplement Kaplan. Lors de la dernière série de simulations, le département tactique a marqué quatre cent quatre-vingt-dix-huit points sur cinq cents. Le plus haut score de tout le vaisseau, quoiqu’il n’ait battu que de deux points celui des machines. Les coms, elles, ont péniblement atteint trois cent quatre-vingt-dix-sept. Je crois qu’Alvin a appelé le lieutenant O’Reilly pour une conférence privée durant laquelle il lui a fait remarquer que sa performance avait été la pire de tous les départements et qu’elle aurait intérêt à passer un peu plus de temps à entraîner son personnel. Et que, si elle avait besoin de conseils en la matière, certains des autres lieutenants – à en juger par les performances de leurs propres départements – pourraient lui en donner. Comme, oh, disons le lieutenant Hearns.

— Oh, après ça, je suis sûr que l’affection d’O’Reilly pour Abigail a encore monté d’un cran, observa Terekhov, pince-sans-rire.

— Franchement, je crois que rien ne pourrait faire aimer Abigail à O’Reilly », déclara Kaplan avec aigreur. Comme elle le regardait sans ciller, il sut qu’elle n’aurait jamais exprimé une telle critique personnelle d’un de ses officiers devant quelqu’un d’autre. Toutefois, il n’était pas quelqu’un d’autre, aussi continua-t-elle : « Elle me rappelle beaucoup Fréda Maclntyre. »

Terekhov parvint à ne pas grimacer mais cet exemple fit venir une image très précise dans son esprit, compte tenu du rapport d’efficacité assez abrasif qu’il avait validé sur l’enseigne de première classe Maclntyre, affectée au département des machines du HMS Hexapuma. Ce rapport avait été rédigé par Ginger Lewis, laquelle n’avait pas retenu ses coups dans son évaluation des compétences de Maclntyre, ce qui n’avait sûrement fait aucun bien à la carrière de l’enseigne, même au sein d’une FRM en grand besoin de personnel.

Ce qui est très dommage… mais tout de même mieux que ce que mérite un officier qui traite ses subordonnés comme de la merde, songea-t-il, sombre.

Prendre Maclntyre comme exemple lui donnait toutefois une fort bonne idée de la personnalité d’O’Reilly sans qu’il l’eût jamais rencontrée. Cela expliquait aussi pourquoi Kaplan avait certainement raison quant à l’inévitable antipathie entre elle et le lieutenant Hearns. Abigail était par nature incapable de se donner moins qu’à cent pour cent à ce qu’elle entreprenait, et ceux que Terekhov appelait en lui-même des « soixante-pourcenteux » ne pardonnaient jamais aux gens comme elle leur dévouement à leur tâche.

Et, tous jusqu’au dernier, ils croient que ceux qu’ils n’aiment pas sont injustement favorisés, se dit-il. C’est sans doute la nature humaine. Nul n’est prêt à admettre qu’on le néglige parce que c’est un paresseux incompétent. Et, maintenant que j’y pense, je détesterais vraiment être un officier de ce genre-là à bord du vaisseau de Naomi Kaplan.

Cette dernière pensée lui inspira une lueur de plaisir.

Bon sang, je fais du favoritisme, admit-il joyeusement en lui-même. Bien sûr, contrairement à certains individus que j’ai connus, j’essaie de m’assurer que mes favoris méritent de l’être. Et, bon Dieu, si quelqu’un le mérite, c’est bien Abigail ! Si elle évite de se faire tuer dans les années qui viennent, cette jeune dame va devenir un des amiraux qui entrent dans les livres d’histoire. Et quand ce sera fait, je pourrai me caler dans mon fauteuil, humer mon cognac et pérorer : « Moi, je l’ai connue quand elle était enseigne, et permettez-moi de vous affirmer…»

Cette pensée-là lui procura encore plus de plaisir et il tendit la main vers son verre de vin.

« Ma foi, commandant, dit-il, je crois que vous avez la situation bien en main. »

 

« Je suis à peu près sûre que le commodore offre mieux que ça au capitaine Kaplan, dit Hélène Zilwicki, ironique, en tendant une bière fraîche à Abigail Hearns.

— Quelque chose de plus coûteux en tout cas », acquiesça Abigail. Elle prit la bière et ignora la chope posée sur la table pour boire à la bouteille.

« Oh, si votre famille vous voyait ! fit son hôtesse avec un large sourire.

— Ma famille pourrait vous surprendre, répondit le lieutenant en le lui rendant, l’air satisfait. Les réceptions officielles sont une chose mais papa a toujours préféré la bière au vin. En fait, je me dis parfois que c’est l’introduction en Grayson de la Old Tilman par Lady Harrington qui l’a vraiment fait passer du côté des réformateurs.

— Vraiment ? » Hélène eut un petit rire. « Ça ne colle pas avec l’image que la plupart des Manticoriens ont des seigneurs.

— Je sais. » Abigail grimaça. « Je suis toujours étonnée de constater que, pour beaucoup de gens, tous les Graysoniens devraient être ennuyeux, refoulés et sinistres en permanence. » Elle renifla. « Bon, je suis obligée de confirmer « refoulés », du moins en certains domaines, mais pour le reste… !

— Ça peut venir en partie de la manière dont vos hommes d’armes gardent votre image, pas seulement votre peau.

— Vous avez sans doute raison. »

Le lieutenant Hearns se balança sur son siège dans la cabine si minuscule que sa vieille mère l’aurait décrite comme « trop étriquée pour qu’on y balance un chat par la queue ». À l’échelle des vaisseaux de guerre, étant donné qu’elle était attribuée à un simple enseigne, néanmoins, elle était tout à fait princière.

« Vous avez sans doute raison », répéta-t-elle en songeant à son homme d’armes personnel, Matéo Gutierrez. Alors qu’il n’était pas graysonien de naissance, il avait absorbé par tous les pores l’esprit protecteur digne de chiens de garde qui semblait imprégner tous ses semblables. Par bonheur, son passé de fusilier royal manticorien lui conférait aussi un point de vue raisonnable sur le degré de protection auquel pouvait survivre un simple lieutenant à bord d’un vaisseau de Sa Majesté. Ce qui, à présent qu’elle y songeait, aurait fort bien pu faire défaut à un Graysonien de souche.

Si ça se trouve, papa avait peut-être encore plus de raisons que je ne le croyais de faire de lui mon gardien, se dit-elle.

« Je suis heureuse que vous ayez pu venir avec le commandant », dit Hélène, et l’antenne mentale d’Abigail se dressa. Il y avait quelque chose dans cette voix, une note presque hésitante qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre dans la bouche du bouillant enseigne Zilwicki…

« Je n’étais pas de service ce soir, remarqua le lieutenant. Je ne sais pas si j’aurais obtenu toute seule le droit de me servir d’une pinasse mais, puisque le pacha venait de toute façon par ici…»

Elle haussa les épaules et Hélène hocha la tête.

« C’est un peu ce que je me suis dit quand je vous ai invitée, admit-elle en inclinant sa chaise en arrière et en posant les talons sur sa couchette faite avec soin.

— Pourquoi m’avez-vous invitée, d’ailleurs ? » Posée de la mauvaise manière, cette question aurait pu contenir toutes sortes d’arêtes tranchantes. De la manière dont elle le fut, elle parut étrangement… compatissante.

« C’est que je me sens un peu… seule, je crois, dit Hélène en détournant un instant le regard avant de le reposer sur sa compagne. Ne vous méprenez pas : la plupart des officiers du Jimmy Boy sont très bien, et personne ne semble m’en vouloir de n’être qu’un petit enseigne de rien du tout. Mais c’est difficile quand même, Abigail. Je n’ai pas tellement plus d’ancienneté que les bleus du capitaine Carlson mais l’ordonnance du commodore peut difficilement frayer avec eux et, sinon, il n’y a pas une âme à bord qui ne soit pas trop astronomiquement mon supérieur pour que je puisse lui parler vraiment de mon travail. Je n’avais pas prévu ça.

— Moi non plus », dit Abigail au bout d’un moment. Elle envisagea de dire qu’elle n’aurait jamais pensé que cela pût poser un problème à une fille aussi hardie et solide que l’enseigne Zilwicki. Ce qui révélait davantage son manque d’imagination qu’un manque de confiance de la part d’Hélène, se dit-elle.

« Ça ne crée pas de frictions dans le travail lui-même, se hâta d’ajouter son interlocutrice. Personne n’a l’air de s’offusquer de ma jeunesse. C’est ce que je craignais le plus mais j’ai affaire à un groupe plutôt sympa. Non, oubliez ça, ils sont extrêmement sympas et la plupart n’hésitent pas à prendre du temps pour « guider » la gamine. Je crois aussi que je commence à mesurer ma tâche. C’est juste que, une fois mon service terminé, ils redeviennent tous beaucoup plus gradés que moi.

— Je vois. » Abigail la considéra en silence durant quelques secondes puis sourit. « Dites-moi, à quel point votre « solitude » est-elle due à l’absence de vos camarades bleus du Chaton ? »

Hélène sursauta. Le sourire de la Graysonienne s’élargit devant cette confirmation qu’elle avait mis dans le mille.

« Je ne vois pas ce que… commença vivement l’enseigne, avant de s’interrompre et de rougir. Je… euh… je ne savais pas que vous étiez au courant. »

Cette fois, Abigail éclata franchement de rire.

« Il y avait peut-être quelques matelots coincés au milieu des machines, quelque part – un de ceux qui ne sortent jamais de la salle de fusion –, pour ne l’avoir pas deviné. Je ne crois pas qu’il y ait eu personne d’autre.

— Oh, flûte, marmonna Hélène, avant d’avoir un sourire un peu honteux. Eh bien, vous savez, il y a au moins une personne à bord qui ne s’en était pas rendu compte.

— Paolo ? demanda Abigail sur un ton bien moins ironique, ce qui lui valut un hochement de tête.

— Oui. Il est bien trop beau – et bien trop conscient de l’origine de cette beauté. C’est comme… C’est comme essayer d’approcher trop près d’un porc-épic de la Vieille Terre ! Je crois qu’il commençait tout juste à entrevoir la vérité quand je suis repartie en balade vers le Talbot, mais, nom d’un chien ! il lui a fallu des indices monumentaux ! »

Hélène secoua la tête et sa compagne but une rapide gorgée de bière pour noyer à la naissance un autre rire. À l’évidence, l’enseigne Zilwicki n’était pas habituée à travailler autant pour attirer l’attention des mâles de l’espèce.

« Je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement lui en vouloir d’être un peu méfiant, remarqua Abigail, une fois sûre de maîtriser la voix. J’éprouverais sans doute le même sentiment si une bande d’esclavagistes génétiques m’avaient spécifiquement conçue pour être… quoi ? Un esclave à plaisir ?

— Il dit « jouet sexuel ». » Cette fois, la voix d’Hélène était durcie par la colère. « Vous savez, je détestais déjà ces salopards – même avant qu’ils n’essaient de tuer Berry. Bon sang ! même avant qu’ils n’essaient de me tuer, moi, sur la Vieille Terre ! Mais je n’avais jamais vraiment su ce qu’était la haine avant de comprendre ce qu’ils ont fait à Paolo et qu’ils ont dû faire à tous les esclaves à plaisir qu’ils ont vendus comme de la viande au fil des siècles. Je veux dire : je le savais – je connaissais même d’autres gens à qui c’était arrivé – mais cette fois-ci… eh bien, c’est différent. C’est enfin réel. Et, en vérité, j’en ai un peu honte.

— Pourquoi ? demanda doucement la Graysonienne.

— Qu’ils s’en soient pris à moi ou à quelqu’un que j’aime ne devrait pas avoir d’importance. Qu’ils s’en prennent à qui que ce soit, n’importe où, est aussi dramatique. Je n’aurais pas dû avoir besoin de Paolo pour que ça cesse de n’être en moi qu’une espèce de savoir intellectuel.

— Ne soyez pas trop dure avec vous-même », dit Abigail. Hélène releva vivement les yeux. « Et ne soyez pas si sûre d’avoir été aveugle avant de rencontrer Paolo. Je ne crois pas que vous l’étiez. Votre colère est différente à présent, oui, mais c’est naturel. Vous ne leur en voulez pas tant de ce qu’ils ont fait que de l’avoir fait à quelqu’un que vous aimez. Ça ne rend pas votre colère plus réelle qu’avant – ça la rend juste personnelle. »

Sa compagne la considéra encore le temps de quelques battements de cœur, puis ses épaules se détendirent et elle prit une profonde inspiration.

« C’est peut-être ce que j’essayais maladroitement de me dire, fit-elle. Merci, en tout cas, mais je ne voudrais pas que vous me donniez un blanc-seing alors que je ne le mérite pas. Cela dit, je ne crois pas que ce soit le cas… du moins probablement pas. »

Abigail eut un petit rire mais se contenta de secouer la tête quand on l’interrogea du regard. Elle ne se sentait pas le courage d’expliquer combien ces dernières phrases étaient peu caractéristiques de leur auteur. D’un autre côté, si elle avait gardé le moindre doute sur la profondeur du sentiment d’Hélène pour Paolo d’Arezzo, la disparition des fameuses certitudes Zilwicki l’aurait éliminé.

« Vous voyez, c’est un des sujets dont je ne peux discuter avec personne ici, continua Hélène au bout d’un moment, ayant à l’évidence choisi de ne pas demander à son interlocutrice ce qu’elle jugeait si drôle. D’ailleurs, je ne sais pas avec qui j’aurais pu en discuter même à bord du Chaton.

— Ça n’a rien à voir avec l’ancienneté, dit Abigail. C’est une question d’amitié. Je suppose que vous n’avez pas eu le temps de vous faire plus de nouveaux amis à bord du vaisseau amiral que moi à bord du Tristan.

— Oui, c’est sans doute ça, répondit lentement Hélène avant de prendre une autre gorgée de sa propre bouteille de bière.

— C’est bon, la rassura la Graysonienne avec un petit sourire. Je ne suis plus votre officier responsable et vous n’êtes plus une de mes bleus. D’ailleurs, nous ne sommes même plus dans la même chaîne de commandement, en ce moment. Alors, malgré ma propre ancienneté seigneuriale, si je veux avoir un enseigne comme ami, ce n’est pas contre le règlement.

— Oui, bien sûr ! »

Hélène éclata de rire mais son regard resta un instant curieusement vague. Puis elle se secoua.

« Bon, d’une amie à une autre, alors, continua-t-elle, qu’est-ce que je peux faire à propos de Paolo ?

— Quoi ? Pour l’attraper ?

— L’attraper ? » Elle secoua la tête. « Je n’arrive pas à croire que tu me sortes un truc pareil, protesta-t-elle. Je suis choquée… choquée, vraiment !

— Hé, renvoya Abigail avec un sourire bien plus large, essaie de vivre sur une planète où il y a trois fois plus de femmes que d’hommes. Fais-moi confiance : vous autres les Manties – des deux sexes –, vous avez la belle vie quand il s’agit de trouver le monsieur ou la dame qui convient. Là d’où je viens, les femmes doivent vraiment faire des efforts… et la compétition est salement meurtrière ! »

Comme Hélène secouait la tête en riant, sa compagne lui jeta un regard noir.

« Et voilà, gronda-t-elle, c’est reparti. Encore une Mantie qui considère tous les Graysoniens comme refoulés. Et toutes leurs femmes comme frigides, d’ailleurs, sans doute !

— Pas du tout !

— Non, bien sûr. » Abigail leva les yeux au ciel. « Si tu avais entendu les conneries que j’ai dû supporter à l’école – et, d’ailleurs, à bord du Bravade – de la part de certains Manties « éclairés »… ! Des fois, je me demandais ce qui était pire : les mecs qui me croyaient affamée de sexe parce qu’il y avait si peu d’hommes sur ma planète, ou les nanas qui se répandaient en compassion pour cette pauvre petite étrangère refoulée.

— Oh, allons, on n’est pas tous comme ça.

— En fait, non, admit la Graysonienne, ravie d’avoir balayé toutes les réticences qu’Hélène aurait pu encore entretenir. Pour une Mantie, tu es même assez « éclairée », mademoiselle Zilwicki.

— Oh, merci bien.

— De rien. Et maintenant revenons-en à la petite question que tu posais il y a quelques minutes. À propos d’attraper Paolo.

— Ce n’est pas exactement comme ça que je l’ai formulée, répondit Hélène avec une certaine dignité.

— Non, mais c’est ce que tu voulais dire, fit Abigail, joyeuse. Et, maintenant que cette question-là est réglée, dis-moi ce que tu as déjà essayé. » Elle eut un sourire malicieux. « Je suis sûre qu’à nous deux on va pouvoir trouver… disons des approches nouvelles. »

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